La nuit électorale se termine sur le sentiment de l’objectif atteint. Aucune manœuvre ne nous ayant été épargnée, elle fut particulièrement longue. C’est donc sans avoir beaucoup dormi que j’ai dû enchaîner ce matin avec un déplacement pour soutenir nos camarades de Die Linke dans le Bade-Wurtemberg. J’arrive à suivre dans le train par SMS la préparation chaotique du deuxième tour. Quand je me mets à cette note, je viens seulement de raccrocher avec une journaliste suffisamment patiente pour supporter les déconnexions intempestives inhérentes à ces trajets. Et mes camarades essonniens me tiennent informés des derniers développements dans mon département sur lesquels je m’attarderai dans un instant car hélas les socialistes les plus sectaires envers le Front de Gauche tiennent le manche en Essonne où ils appliquent une stratégie désastreuse. Bref ce voyage ne tombe pas au meilleur moment, mais j’avoue que je n’ai pu résister à la proposition de parler à un meeting à Freiburg juste avant Oskar Lafontaine. Je me sens comme un groupe de rock à qui l’on proposerait de faire la première partie des Rolling Stones !
10,38% ! Un score à deux chiffres ! Nous avons arraché le salaire mérité de notre travail. La confiance grandit dans le Front de Gauche (aux européennes et aux régionales de 2009 et 2010 nous étions à 6% nationalement). Ce succès a failli nous être volé par les manipulations du ministre de l’intérieur Guéant. Ici et là, des médias désinvoltes reproduisent encore ses comptes bidonnés qui distinguent les candidats du PG et ceux du PCF (sans compter ceux qui sont classés « divers gauche » ou « extrême-gauche ») alors que nous avons tous concouru sous la même étiquette. Le but de la manip est à la fois de nier l’existence du Front de Gauche et de diminuer le nombre de nos candidats enregistrés au point de fausser totalement le sens des résultats. Ainsi le PG est annoncé sans rire à 1% parce que le ministère ne compte dans notre total de voix que 240 candidats du Front de Gauche dont il divise ensuite le score par l’ensemble des votants même là où le PG soutenait un candidat étiqueté PCF, faisait sa campagne et fournissait son remplaçant !
Mais je crois qu’on peut dire que dans l’ensemble la manœuvre a échoué. Au pire on prête au Front de Gauche le score de ses seuls candidats étiquetés PCF par le Ministère qui étaient de loin les plus nombreux. C’est plus d’un point qui nous est volé dans ce cas, et donc notre score à deux chiffres. Mais malgré cela nous sommes alors la 2e force à gauche et la 4e du pays. Le moment le plus jouissif de la soirée fut quand Guéant lui-même a été obligé de procéder oralement aux additions qu’il nous a si obstinément refusées et que son ministère n’aura jamais opérées par écrit. Lors de son allocution de présentation des résultats, il annonce en effet le score du « Front de Gauche avec les communistes ». Dernière pirouette après avoir prétendu ne pas accepter la nuance Front de Gauche pour conserver une étiquette PCF permettant la comparaison des résultats sur longue période… Cette touchante attention est un pur mensonge quand l’on sait que lors des deux dernières élections il y avait une étiquette LCOP (listes soutenues par le Parti communiste et le Parti de Gauche). Mais si Guéant s’est ainsi contredit, ce n’est pas par un soudain remords. C’est que l’application de ses propres règles l’aurait conduit à annoncer l’UMP à 17%, deux points seulement au-dessus du FN. Pendant qu’il additionnait PCF et PG qui se sont effectivement présentés sous une étiquette commune, il regroupait ainsi dans une catégorie « majorité présidentielle » tous les candidats de droite, y compris ceux qui ont refusé à la fois le label UMP et les deux étiquettes majorité présidentielle attrape-tout censées élargir cette maigre assise électorale. Les partisans de Dupont-Aignan qui appelaient à sanctionner Sarkozy se sont par exemple trouvés annexés par ce dernier au plus grand mépris de leurs électeurs.
Face à une sanction historique, le pouvoir préfère donc truquer les chiffres. C’est une raison de plus pour confirmer et renforcer la sanction dimanche prochain. Cela devrait occuper toute notre énergie. Hélas il faut aussi compter avec les réflexes de certains socialistes, assez nombreux en Essonne, qui préfèrent avant toute chose régler des comptes avec le Front de Gauche au détriment de cet objectif. Dans notre département, une alliance avait ainsi été nouée entre le PS et Europe Ecologie contre les sortants du Front de Gauche. Jusqu’à présent, les forces de gauche se confrontaient démocratiquement au premier tour, et c’est uniquement pour faire barrage au Front national que des regroupements entre partis avaient lieu. Nous avons donc été traités comme le FN : le dessin de Plantu avant l’heure en quelque sorte. En procédant ainsi, ces partis ne contribuaient pas à clarifier le débat démocratique. Sur des questions essentielles au plan départemental comme national, leurs positions sont en effet opposées. Leur regroupement ne pouvait donc s’appuyer que sur des attaques contre les élus du Front de Gauche qui allaient être personnelles à défaut d’être politiques. Cela eut hélas abondamment lieu.
Au soir du premier tour on a pu mesurer le résultat calamiteux de cette attitude agressive et sectaire. Disons tout de suite que ce désastre n’est pas le fait de l’ensemble des socialistes essonniens. Les messages de soutien, souvent discrets, plus rarement publics en faveur de nos candidats n’ont pas manqué. Cette stratégie est en fait l’œuvre conjointe de deux courants opposés du PS essonnien. D’abord de son aile droite regroupée autour de Manuel Valls dont on se souvient qu’il avait déclaré que Mélenchon était un problème pour la démocratie. Ensuite des vestiges de son ancienne aile gauche. Celle-ci pensait donner ainsi des gages pour faire oublier qu’elle militait hier dans le même courant que les responsables du PG issus du PS. C’était notamment le calcul de Jérôme Guedj qui a décroché en contrepartie de son zèle anti-PG l’investiture socialiste pour la présidence du Conseil général. Mais voilà maintenant ces aigles victimes de leur propre piège. Les deux sortants PG, Marie-Pierre Oprandi et Patrice Finel, sont battus, après avoir plus que doublé le score obtenu aux dernières élections dans leur canton. Mais les candidats communs PS-Verts obtiennent des résultats très mauvais et le total gauche est misérable. Guedj soutenu par le PS et les Verts plafonne à 35%, soit moins que ce qu’il réalisait tout seul en 2004, avec un candidat Vert contre lui, dans un contexte national bien moins porteur. Quand bien même toutes les voix du candidat Front de Gauche se reporteraient sur lui, cela ferait un total de 42%. Valls est décidément le plus fort : ce qu’il a obtenu de Guedj en échange du soutien qu’il lui a apporté pour la présidence du CG va faire perdre à ce grand naïf son siège de simple conseiller général. Terrain libre pour la droite du PS qui n’aura pas à supporter qu’un hamoniste préside le département. A Vigneux, le total gauche atteint laborieusement 36%. La droite est donc largement favorite. Et à Massy-Ouest, les cicatrices du premier tour risquent aussi d’empêcher le Vert Bonneau de réaliser son hold-up, d’autant que de nombreux socialistes massicois voient maintenant d’un mauvais œil la perspective d’une victoire de leur « partenaire » au moment où leur candidat Guedj sera battu dans le second canton de Massy, avec les conséquences que cela aurait immanquablement sur la tête de liste aux municipales. Vous suivez ? On s’y perd ! Mais Bonneau, lui, suit très bien : il connaît cette situation pour avoir fait perdre la gauche la seule fois où il a pu accéder au second tour. Tant pis pour lui. Les Verts essonniens ont les alliés qu’ils méritent. Ils ont préféré éviter de mesurer leur audience au premier tour. Les voilà maintenant pris dans le jeu de billard à quinze bandes du PS.
Hier soir, pendant que Martine Aubry organisait une soirée privée sur sa péniche en escomptant mettre en scène la gauche-qui-veut-gouverner-et-donc-saura-se-montrer-raisonnable-après-avoir-fait-un-peu-de-bruit-pour-exister, des socialistes essonniens se préparaient à affronter le Front de Gauche dans le seul canton où ils pouvaient le faire au second tour, Grigny. Heureusement que nous étions sur nos gardes. La socialiste Fatima Ogbi avait en effet annoncé dans la presse qu’elle « irait jusqu’au bout ». Disparue sans un mot le dimanche soir, elle réapparaissait le lundi matin pour dire qu’elle maintenait sa candidature contre notre camarade Claude Vazquez. Elle choisissait donc d’en appeler contre le candidat de gauche arrivé en tête au soutien des électeurs de droite et à celui du Parti des Grignois, diffuseur pendant le premier tour d’une vidéo truquée calomniatrice qui tentait de faire croire que les militants du Front de Gauche à Grigny tenaient des propos racistes. Heureusement, la réplique des candidats du Front de Gauche fut remarquable. Dans une solidarité sans failles, et parce que l’on avait demandé à chacun d’attendre le lundi pour se prononcer sur le second tour en prévision de ce coup fourré, tous les candidats du Front de Gauche éliminés au premier tour (hors cas de duel PS- FN) décidaient de ne pas donner de consigne de vote tant qu’Ogbi ne se serait pas retirée. Le nombre de socialistes essonniens favorables à un désistement en bonne et due forme à Grigny se mit à augmenter soudainement ! La menace de représailles rendit donc à chacun sa vertu unitaire. Les amis de Valls et Guedj eux ne firent rien pour faciliter l’accord. Ils menacèrent de ne pas donner de consigne de vote pour les candidats FdG même opposés au Front national. Puis après avoir abandonné cette position qui était si exagérément sectaire qu’elle en devenait indéfendable, ils exigèrent en contrepartie du retrait d’Ogbi des messages de soutien et des photos de chaque candidat du Front de Gauche pour leur matériel de second tour en plus du désistement. Je vous laisse imaginer l’ardeur des soutiens demandés de si élégante façon. Ces gens ne savent pas discuter sans menacer. La leçon fut bien retenue et immédiatement mise en pratique. Nous avons pour notre part maintenu la menace de non désistement du Front de Gauche. Et nous avons ainsi isolé Ogbi puis nous l’avons fait céder. Elle se retirait enfin dans la soirée. Car beaucoup de socialistes ne sont pas prêts à un tel affrontement avec le Front de Gauche, parfois pour des raisons politiques de fond, souvent eu égard à notre poids départemental. Si le succès n’avait pas été au rendez-vous du premier tour, nous savons donc exactement ce qui se serait passé.
P.S. Quelques mots au retour de mon meeting électoral avec Lafontaine, sur la Rathausplatz de Freiburg où s’étaient rassemblées 600 personnes. Oskar, chaleureux et ravi, a tenu à annoncer lui-même le bon score du Front de Gauche avant de me céder la parole. J’ai trouvé l’accueil des camarades allemands, comme celui du public rassemblé, vraiment excellent. Il y a une conscience totalement nouvelle des liens de solidarité qui unissent les nouveaux partis de l’autre gauche en Europe. Il faut dire que nos approches convergent de manière spectaculaire, y compris sur la question du nucléaire, une question très présente ici sachant que Freiburg est à quelques dizaines de kilomètres de la centrale de Fessenheim et que le Bade-Wurtemberg est le Land le plus nucléarisé du pays. Bon je vous épargne mon discours en allemand (merci au traducteur Lars !). Si vous y tenez il sera bientôt en ligne sur le site régional de Die Linke.




