Vous avez demandé la police, veuillez patienter…

Vous avez demandé la police, veuillez patienter…

Chouette, un deuxième fonctionnaire de police m’a envoyé un témoignage de l’intérieur de la police nationale. Comme le premier témoignage vous avait plu, j’espère que cette rubrique continuera d’être alimentée…

 

Vous avez demandé la police, veuillez patienter…

Affectée en brigade de roulement (plus connue sous le nom de « police secours »), je vais rebondir sur le témoignage de mon (ma?) collègue et dont j’ai eu vent par un hasard trop long à décrire ici. En tout cas, merci de permettre de parler de l’envers du décor d’une administration dans laquelle le malaise et la détresse des agents sont palpables. Peu s’y reconnaissent encore. Et lorsque certains d’entre nous se mettent une balle dans le vestiaire, l’administration les flinguent une seconde fois: « le fonctionnaire matricule XXXXXX avait beaucoup de problèmes personnels, son geste dramatique n’est pas lié aux conditions de travail…» Fermez le ban.

Entrons dans le vif du sujet. Je suis remontée quand je vois les missions périphériques qu’on assure au détriment de notre cœur de métier : protéger les citoyens. On pourrait, à la limite, se permettre de faire « du zèle » pour des préfets et autres « autorités » si nous avions encore les effectifs suffisants. La difficulté accrue à assurer ces servitudes va de pair avec le cassage de genou subi par la police et la gendarmerie. Au point d’en arriver de plus en plus souvent à ne pouvoir intervenir sur des urgences faute d’équipages disponibles. Dans un de mes précédents services, le temps passé à l’hôpital pour les Ivresses Publiques Manifestes pour se faire délivrer un certificat de non hospitalisation (obligatoire pour pouvoir conserver une personne alcoolisée en cellule de dégrisement) constituait autant de temps d’indisponibilité de notre patrouille. Sans compter les « gardes CH », à savoir faire le pied de grue devant la chambre d’un détenu hospitalisé pour éviter qu’il ne se fasse la belle ou qu’on vienne l’aider à la faire (ça pouvait durer plusieurs jours). Cette dernière servitude devrait incomber, dans la logique, à l’administration pénitentiaire. Mais celle-ci ne peut pas assumer à cause car tout le monde veut faire des économies.

Dans le même registre, je me souviens d’une nuit où un magasin d’outillage avait été dévalisé. Alors que nous étions en progression pour le sécuriser puis constater les dégâts avec le gérant, d’autres déclenchements d’alarmes avaient lieu dans des commerces du même genre. Nos quelques patrouilles furent vites dépassées et à chaque fois nous arrivions après la bataille, pour le plus grand bonheur des malfaiteurs qui connaissent désormais bien la pénurie de moyens dont nous sommes victimes (dans ce service, nous étions en moyenne sur la voie publique un policier pour 10 000 habitants). Retrouver le niveau des effectifs que j’ai connu en entrant dans la boîte nous auraient permis, dès la première effraction de boutique, de surveiller avec attention les autres magasins non encore « fraqués » et d’éventuellement interpeller les voleurs ou de les dissuader de continuer leur cavale. La cerise sur le gâteau de cette nuit fut un viol « en cours » de commission sous un pont. Le temps que la BAC se « libère » d’une progression de sécurisation dans un des magasins et se rende sur les lieux, c’est finalement la police municipale qui a effectué l’interpellation du violeur.

De plus en plus la police municipale vient en appui de nos interventions voire se fait déléguer certaines d’entre elles quand nous sommes à la rue (dans mon précédent service, c’était tous les jours). Bien que les maires et le préfet ne voient officiellement pas ça d’un bon œil et l’interdisent pour la forme, les premiers y voient néanmoins une justification de leur police et les autres un cache misère de la diminution des moyens de la police.

Loin du cliché des « flics qui n’en branlent pas une », je suis dégoûtée de notre impuissance organisée: on fait ce qu’on peut avec les moyens du bord. Quand on en discute entre nous, on se dit que les gens n’en ont pas pour leur argent au niveau sécurité.

Je pourrai moi aussi écrire un roman sur cet effondrement de notre institution sacrifiée sur l’autel de l’austérité, ainsi que sur  l’augmentation des blessures en service lors d’interventions toujours plus dangereuses, aux prises avec une société sans cesse plus violente et face à des délinquants qui ne semblent pas avoir grand-chose à perdre. Moi j’ai mes gosses, et un retour à la maison chaque jour saine et sauve constitue mon horizon professionnel désormais.